Retour sur la question de l’égalité entre les sexes dans l’héritage |17/03/14|

Retour sur la question de l’égalité entre les sexes dans l’héritage |17/03/14|


Par Montassir Sakhi et Salma Hargal

Cet article fait écho à la rencontre organisée à Paris par l’Association Autre Maroc au mois de mars 2014 sur le thème « la réforme de la loi successorale, un pas vers l’égalité sociale ».

La cause de l’égalité des sexes en matière de l’héritage ne relève pas d’une simple revendication féministe de reconnaissance culturaliste. Elle ne peut être considérée comme une formulation petite-bourgeoise. Elle est intrinsèquement liée à la répartition juste des capitaux dans une société qui, comme le Maroc, connait des graves injustices sociales et économiques entre les classes.

Les femmes pauvres subissent doublement l’injustice dans les milieux pauvres : Elles sont victimes d’un cumul d’handicap puisqu’elles sont appauvries non seulement à travers les systèmes de domination économiques mais par les lois masculines et la stigmatisation culturelle aussi. Les femmes ne sont pas égaux avec les hommes dans la société marocaine et dans toutes les classes sociales (bien entendu, il ne s’agit pas de comparer une femme appartenant à une classe aisée et dominante à une homme souffrant de l’exclusion économique dans la classe des subalternes; il s’agit de tirer la conclusion des rapport de genre dans un groupe social homogène économiquement!).

Les changements que connait la société marocaine, notamment dans les milieux urbain qui constituent d’ailleurs plus de 55% de la population marocaine ne doivent pas être éclipsés dans l’analyse. Il s’agit des transformations ayant affecté le cadre de la famille. Cette dernière, depuis le protectorat, a entamé une mutation vers un modèle nucléaire au détriment du modèle de la famille élargie et la tribu qui prennent en charge les groupes et les individus (femmes et hommes d’ailleurs). Les femmes ont par ailleurs entamé un long processus pour accéder au travail et occupent aujourd’hui des travaux rémunérés, notamment dans le cadre des services, de l’agriculture et de l’industrie et dans des conditions très précaires. Encore ici, une carence étonnante s’introduit souvent dans le discours des détracteurs de la cause de l’égalité en matière de l’héritage : Quand on considère que ce sont les hommes qui travaillent et qui prennent en charge les femmes, nous nions arrogamment le travail domestique des femmes (ou le travail du « Care » comme montrent les sociologues féministes américaines). Ce n’est pas parce que le travail de reproduction, le travail au foyer, l’éducation des enfants, etc. n’est pas rémunéré par un Etat défaillant que cet énorme travail (et force de travail) ne doivent pas être considérés.

Côté religion, encore une fois faut-il le rappeler : la cause de l’égalité en matière de l’héritage n’est pas en contradiction avec le texte religieux qui nous incite à la prise en compte de ses dimensions ésotériques pour une meilleure adaptation avec la société et ses structures économiques. Dans ce cadre, une loi progressiste (comme le cas de la Moudawana, bien qu’avec des carences) peut tirer la société vers le haut. Cela parait difficile quand on est témoin d’une politique néolibérale menée par un Etat néopatrimonial où la prédation des dominants semble être une règle établie!

Enfin, l’idée ici est de participer à intégrer cette question cruciale (la réforme du code successoral) dans le débat public. Cela ne signifie en rien l’abandon d’autre questions centrales dans le processus de la justice sociale. Rappelant encore une fois, que cette cause peine à intégrer le débat public car elle reste liée aux fondement hégémoniques d’un pouvoir absolu. Elle touche de près des fondements même du régime (une interprétation conservatrice de l’Islam, la masculinité de l’institution monarchique, la masculinité de la vie politique, etc.).

Plus que jamais, la nouvelle force politique d’opposition au Maroc doit poser l’ensemble des questions politiques et sociétales qui participent à l’assignation des groupes sociaux populaire à une condition de subalternes. La justice sociale est une question globale qui doit être traitée dans sa complexité puisqu’il ne s’agit pas uniquement de critiquer le système de domination, mais de penser un projet de société avec une vision claire et des réponses aux questions sociales.

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